ACHILLE MBEMBE, L’HOMME DE LA REFONDATION DE LA RELATION FRANCE-AFRIQUE
La relation entre la France et l’Afrique est chargée de symboles, marquée par des scénaris complexes tant ses ravages, mutations et évolution ont alimenté, nourri et entretenu la polémique depuis des décennies. Plus vieille que le soudan du Sud, elle a construit à n’en point douter, un récit audacieux et difficiles de la mémoire africaine. Après la brutale et sanglante victoire des forces coloniales françaises sur les mouvements d’émancipation, la France va concevoir un modèle de relais et gestion du pouvoir en Afrique sur le plan politique, économique, social et culturel appelé « francafrique ».
Mais ce bras séculaire et armée de la France en Afrique est au centre de toutes les polémiques et controverses liées à l’asservissement et à la dissémination de la pauvreté dans le continent, cette entreprise du chaos social, de la spoliation des ressources et de la polarisation des sociétés est contesté de tout part, sa mort programmée et réclamée grâce à l’émergence d’un paradigme fondé sur le nivellement des valeurs et qui s’appuie sur un discours afroptimiste qui considère l’endogeneité du développement humain et durable de l’Afrique comme un problème et défi aux africains.
Du glissement sémantique a la refondation
Affublée de qualificatifs malveillants, considérés par les internationalistes libéraux comme une mécanique du chaos lent et permanent, par les anticolonialistes comme une logorrhée pseudo moderniste pour entretenir le flou, garantir l’inertie et promouvoir la pauvreté tout en préservant les intérêts de la France.
Le terme Franc-Afrique va connaître un glissement sémantique pour devenir une relation France- Afrique. Sa consécration est actée lors du discours de Ouagadougou en 2017 où le président Macron a prôné de mettre fin à la « francafrique ». Il s’agissait alors de sortir du paternalisme structurel dévastateur et asservissant actuel, pour mettre en place, un nouveau partenariat en s’appuyant sur des relais nouveaux tels que la société civile considérée comme le cadre appropriée pour mieux adresser et impacter le continent par les actions mises en œuvre.
Mbembe, l’homme qui murmure à l’oreille du président Macron
Ce théoricien du post-colonialisme, qui dirige l’institut de recherches en sciences économiques à l’université du Witwatersand, a compris que « la France ne put à elle seule changer le cours de l’histoire africaine » ce d’autant plus que les contextes et les enjeux se sont démultipliés dans la multitude et la diversité des sujets et la complexité du choix à la décision. Il a compris comme son frère Zinsou que « le président veut changer les codes, balancer les clichés, pour ne plus vivre avec les oripeaux du colonialisme, du néocolonialisme ou de l’anticolonialisme » qu’il faut cesser d’être dans un rapport hégémonique avec l’Afrique c’est complètement dépassé ».
Qui mieux que cet historien, qui a enseigné et enseigne encore des générations africaines sur les affres du colonialisme, qui a vu son oncle tué par les forces coloniales françaises et son corps traîné de village en village pour être présenté comme terroriste. Qui mieux que lui pouvait saisir et servir cette cause de refondation d’une relation encrée dans l’histoire et les mémoires au regard des ravages, des frustrations qu’elle a généré tout au long de sa trajectoire.
Déterminé et engagé, perspicace et pondéré, on l’a vu sillonné l’Afrique pour lancer et organiser des foras avec des acteurs de la société civile. Architecte du sommet de Montpellier donc le format rompait définitivement avec les schémas classiques, ce natif du Cameroun a su dans la hiérarchie linéaire de la relation France-Afrique jeter des passerelles nouvelles pour des actions innovantes issues des recommandations du sommet de Montpellier. La mise en place d’un Fonds d’innovation pour la démocratie d’une part, et les actes symboliques sur la restitution des œuvres d’art arrachées à l’Afrique d’autre part.
Seulement, à la volonté de participer à l’œuvre de la redéfinition du paradigme classique de la relation entre la France et l’Afrique, se dresse la dynamique de l’inévitable changement d’une Afrique libre et décomplexée qui repousse patiemment et sans conditions, tous les qualificatifs bienveillants conçus par les officines africaines de la France pour programmée une nouvelle offre pleine de perspective. Le politologue est plutôt présenté comme le bouc émissaire au service du colon pour continuer la perpétuation de la pauvreté et reconfigurer la spoliation des ressourcés.
Gaston Kelman y voit un « orgueil de savant qui maîtrise la science du maître », Nathalie Yamb ironise sur le bien-fondé de ce qui se dit et se ferait dans ces messes de minuit, du moment où la présence militaire, le franc CFA, l’immixtion intempestive de la France dans les affaires intérieures africaines n’ont pas trouver des réponses africaines, on reste dans « la petite danse indansable » dont parle Aminata Traoré.
Quoi qu’il en soit, accepter la main tendue de la France à son désormais partenaire l’Afrique, est la preuve de l’irréversible mouvement de changement d’une part, mais aussi et surtout la preuve d’une réelle prise de conscience que les données, les acteurs, les défis à relever et les solutions à apportées, que les contextes et les enjeux ont changé d’autre part. Dans ce nouveau temps mondial, l’Afrique ne peut continuer à être l’embêteuse du monde. Elle doit savoir tisser et tirer profit des diverses potentialités qu’elle regorge, de trouver sa vraie place dans la société internationale en offrant au monde, ce qu’elle a sous la main : sa population jeune entrepreneuse, ses riches touristiques et culturelles, son sol et sous-sol, son approche aux valeurs de la démocratie et la gestion des libertés. En prenant la main du président Macron, Achille Mbembe a cru comme Nelson Mandela « au pouvoir du pardon, et à l’idéal de l’espérance ».

